Sans aucune innocence enfantine, je cherche à matérialiser mes émotions en créant des interférences entre différents thèmes comme la mémoire, la transformation, l’animalité, le fantasme, la féminité.
Mon travail sériel montre un caractère obsessionnel du sujet.Telle une collection d’objets esquissés, modelés, bâtis ; ces « images » s’inscrivent dans un espace réel et quotidien à l’échelle de la main qui les tisse. Ainsi se dessine, sous l’apparence d’une naïveté revendiquée, une histoire délicatement sensuelle et parfois douloureuses et inquiétante.

 

Mes Mouchoirs s’inscrivent dans la série Mes Travaux d’Aiguille - référence au trousseau du début du XX siècle, que la jeune fille emportait avec elle pour se marier. Le linge était marqué de monogrammes brodés souvent  en rouge sur du linge blanc. Je reprends ce code couleurs dans mon travail, qui évoque également le test de virginité. Le trousseau était « l’enveloppe » qui accompagnait ce passage initiatique, principal sujet des contes des fées.
Mes Mouchoirs sont des détails de ma mémoire, des clins d’œil aux artistes qui m’ont influencé. En les brodant, je fais des « nœuds » pour ne pas les oublier.
En choisissant ces extraits de textes (contes, chansons, poésies, dialogues..) qui paraissent à première vue naïfs et enfantins, j’oriente la lecture vers leurs dimensions cruelles et ironiques, (notamment sur les relations homme-femme). Le mot devient un outil d’expression plastique : j’influence la lecture par le choix de la typographie, du point de broderie ;  je mets en exergue certains mots par le choix de  la taille et de la couleur. Les fils sont souvent laissés libres, ils créent alors une autre lecture où ils se mêlent, s’entortillent, esquissent les envers des mots.

Le choix de ces textes est une réaction aux émotions, aux souvenirs. La broderie est appliquée, c’est une plongée dans la mémoire : le trait (le fil) et les mots sont intimement liés.

 

           


Je travaille sur mes souvenirs d'enfant, en développant un"trousseau moderne".
Mes objets évoquent des histoires, remémorent des images, perpétuent les icônes de l'enfance. Ces accessoires de situation jouent sur une ambigïté apparente : traiter des actions premières et quotidiennes au travers de références désuètes.
Les collections présentent des objets qui s'inscrivent dans la démarche : "être une princesse en toutes circonstances". MON TROUSSEAU développe la notion de préciosité.
Perpétuer l'usage de la bienséance est essentiel.

 

Troubles-fête

Ces sculptures textiles s’inspirent des tâches du test de Rorschach.
Ici le pli est remplacé par le miroir et la symétrie de la tâche par le double reflet en angle droit.
L’interprétation prend une autre dimension puisqu’elle devient volume, la capacité projective s’enrichie d’images supplémentaires, d’un réseau de projections immatérielles.

Les formes sont tricotées et crochetées à la manière d’une « écriture automatique », aucun plan de montage n’est prévu au préalable. Les formes réticulaires se créent au fur et à mesure d’une augmentation, d’une diminution, d’une maille allongée ou d’un remaillage ; il s’agit d’évoquer ces tâches, de « semer le trouble. », de faire appel à son inconscient.

Les 10 sculptures reprennent l’ordre déterminé des 10 planches du test : 1 monochrome, 2 bicolores, 4 monochromes et 3 polychromes.
Le visiteur peut appréhender le support comme il le souhaite : ne regarder qu’un reflet, regarder la forme déployée dans les 2 miroirs, chaque sculpture une à une ou la ligne dans son ensemble. Des formes peuvent être vues dans des détails ou dans l'ensemble de la série, reliés entre eux par des liens ou des liaisons ; « une prédilection pour les petits détails ou pour les détails originaux, que peu de personnes utilisent, se prêtera à l'analyse car ne correspondant pas à la moyenne. »
L’interprétation libre de cet ensemble interconnecté permet de dégager des éléments pertinents quant aux névroses, psychoses, thèmes récurrents, mécanismes de défense… de celui qui regarde. Les déterminants utilisés sont la forme, la couleur, l'estompage et les kinesthésies (mouvement humain, para-humain, animal ou abstrait) et les différents temps : temps de latence et temps total de l’observation et de l’interprétation.
Le visiteur regarde et se regarde

 

« Je travaille sur mes souvenirs d'enfant, en développant un « trousseau moderne ». Mes objets évoquent des histoires, remémorent des images, perpétuent les icônes de l'enfance. Ils s'inscrivent dans la démarche : « être une princesse en toutes circonstances » déclare Sarah LETERRIER.
Et en effet on ne peut que croire à cette proximité de l’enfance en découvrant cet univers animalier de poupées de chiffons cruellement piquées sur des socles avec, « à l’ancienne », leurs jolies têtes de porcelaine. Ou bien en lisant sur ces mouchoirs ourlés de dentelles quelques extraits des histoires fameuses qui ont hanté nos soirées d’antan.
Mais c’est d’une enfance revisitée par le savoir et la conscience des adultes qu’il s’agit : car les morceaux choisis si soigneusement brodés sur ces linons légers - qui ont sans doute tant absorbé de larmes ou tant de sueurs froides -, sont des plus symboliques quant au sens terrible et caché des contes de fées tel que Bruno Bettelheim les a décryptés.
D’ailleurs ces poupées ne craignent pas d’être ironiquement et gentiment sexuées, comme il se doit dans la « vraie vie ».
Ainsi se dessine dans l’univers de Sarah LETERRIER, sous l’apparence d’une naïveté revendiquée, une histoire délicatement sensuelle mais parfois douloureuses et inquiétante, ce qui est secret et le signe d’un humour sain. 

Pierre GILLES, 2012